Chantiers Politiques

N°6
Enfances

Enfances
Cécile Ondoa Abeng

L'émoi suscité, tant chez ses partisans que chez ses détracteurs, par la récente proposition de Nicolas Sarkozy de confier aux élèves de CM2 la mémoire d'enfants juifs déportés est, à de nombreux égards, révélateur du rapport de nos sociétés aux enfants. En effet, les polémiques sont nombreuses qui, à l'image des débats autour de l'arche de Zoé, mettent en lumière que de nos jours, dès lors que les enfants sont mis en cause, les sentiments sont exacerbés, les passions déchaînées. Surtout, les réactions à l'annonce faite par le Président ont permis de mesurer les contradictions de nos sociétés quant à la place à accorder aux enfants. Car d'une part l'enfant, doté d'un statut particulier, est perçu à travers ce qu'il offre de potentialités ; et c'est dans ce sens que se sont prononcées les personnes favorables à la mesure de M. Sarkozy. Pour elles, la mémoire de ces événements terribles ayant marqué le XXe siècle sera d'autant mieux gardée qu'elle aura été confiée, personnellement, à de jeunes enfants. À l'inverse, mais toujours en vertu de ce statut particulier dévolu à l'enfant, les adversaires de cette proposition ont mis en avant - entre autres arguments que nous ne développerons pas ici - le fait qu'il serait dangereux, tant sur le plan historique que sur le plan humain, de transmettre aux enfants l'histoire de ces événements d'une manière faisant autant appel à l'émotion. L'enfant : adulte en miniature ou être en devenir ?

Loin du terrain glissant de la polémique, ce sont ces contradictions, ce qu'elles mettent en jeu, ainsi que ce qu'elles disent de nos sociétés, que Chantiers Politiques, en consacrant son sixième numéro à l'enfant, a souhaité éclairer. À travers ce numéro, notre ambition est double : il s'agit pour nous de réfléchir à la possibilité de considérer l'enfant à la fois comme sujet et comme « objet » politique. Comme objet politique tout d'abord. Car l'enfant, en tant que mineur, semble d'emblée exclu du droit de Cité. Et comme tel, il paraîtrait facilement « objectivable », puisque n'ayant pas encore atteint sa pleine maturité, et par conséquent paraissant dépourvu d'une complexité qui rendrait difficile son appréhension. Or comme le rappellent plusieurs articles de ce numéro, l'enfant est loin d'avoir été souvent pris comme objet d'étude : soit à cause d'une indifférence bienveillante, qui le relègue hors de la sphère politique - comprise ici au sens large ; soit, et cela est d'une certaine manière le corollaire de la position précédente, par un aveu tacite d'impuissance, l'enfant échappant aux catégorisations et aux outils élaborés pour penser l'homme...adulte. Contre ces deux tendances, ce numéro de Chantiers Politiques se propose de montrer que l'enfant est au cœur de plusieurs des enjeux fondamentaux autour desquels se structure la Cité.

Mais nous avons aussi voulu réfléchir à l'enfant comme sujet politique. Rappelons ici que dans le monde antique, la fin de l'enfance était marquée moins par le passage de la minorité à une majorité se comptant en nombre d'années, que par ce moment de son existence où le mineur était considéré, au terme de cérémonies très codifiées, comme étant désormais apte à prendre part aux activités de la Cité, qu'elles soient militaires ou civiques. Prenant à revers une telle logique, plusieurs articles de ce numéro ont voulu réfléchir à la manière dont l'enfant peut investir son environnement, et ont voulu prendre en considération les formes - culturelles, politiques -, à travers lesquelles il serait possible de parler d'une spécificité enfantine d'insertion dans la Cité.

Pour répondre à cette double ambition, quatre chantiers ont été ouverts. Le premier est consacré au statut juridique de l'enfant : il constitue l'occasion de réfléchir aux ambiguïtés d'une société qui a mis en place, afin de les protéger, un statut particulier pour ses mineurs, mais dont les limites et les contradictions apparaissent dès lors que les nécessités de cette protection entrent en conflit avec les intérêts des adultes. Le deuxième chantier revient, dans une perspective historique, sur l'enfant confronté dans un cas à la Shoah, dans l'autre à la Première Guerre mondiale. Il s'agit alors de montrer comment les enfants, pris pour cible d'une violence meurtrière et d'un discours propagandiste, ont réagi et su investir de manière particulière un tel contexte. Le troisième chantier s'intéresse quant à lui à trois situations dans lesquelles l'enfant est pris en charge par le monde adulte. Qu'y a-t-il à dire aujourd'hui des pédagogies alternatives ; que met en jeu le discours normatif véhiculé par ceux qui établissent les prescriptions alimentaires à destination des jeunes enfants ; et par quels biais aborder les enjeux, de plus en plus sensibles, que recouvre l'adoption internationale ? Autant de contributions différentes dans leur objet, mais qui ont en commun de révéler ce que, à travers les enfants, nos sociétés se proposent de construire, les valeurs qu'elles essayent de transmettre, et les contradictions qu'elles tentent de résoudre. Le quatrième chantier, le plus dense, car celui où les fondations sont les plus instables, tente de cerner la notion de "cultures enfantines", pour voir s'il est possible aujourd'hui de parler de formes culturelles - prises au sens large - propres aux enfants, et qui ne seraient pas simplement la projection réduite de formes culturelles adultes.

Au fil des pages, à mesure que les matériaux sont assemblés, que des propositions concrètes sont avancées, se dessine souvent le portrait d'un enfant-cible : cible des discours, des violences, des conflits d'intérêts, et même des stratégies commerciales mis en place par les adultes. Pourtant, dans une perspective plus optimiste, les chantiers ouverts ici montrent que l'enfant sait aussi trouver des moyens créatifs et divers d'investir son environnement, et viennent rappeler l'éminente nécessité de lui faire une place importante dans la réflexion et la construction politiques.

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LE STATUT JURIDIQUE DE L'ENFANT

 

Nouvelles familialités : Le statut juridique du tiers beau-parent et l'intérêt de l'enfant (Adrien Legendre)

La notion d'intérêt de l'enfant n'est pas définie par la loi et dès lors fait l'objet d'une appréciation au cas par cas par le juge. Les nouvelles familialités - familles recomposées, homoparentales, etc. - mettent cependant le juge face à des choix qui n'ont pas été aujourd'hui tranchés par le législateur. La notion d'intérêt de l'enfant permet au juge de reconnaître des droits et devoirs au tiers beau-parent. Suffit-t-elle néanmoins à lui conférer un véritable statut juridique, répondant aux attentes des intéressés ? Face aux nouveaux visages de la famille française, le juge peut-il, en l'état du droit positif, prononcer au nom de l'intérêt de l'enfant son adoption ou une délégation d'autorité parentale ?

 

Les enjeux liés à la reconnaissance des droits de l'enfant étranger (Bénédicte Masson)

L'enfant étranger n'est pas un enfant comme les autres. Il suffit pour s'en assurer de se remémorer l'épisode des enfants scolarisés menacés d'être reconduits à la frontière avec leurs parents à l'été 2006. Une première circulaire du ministère de l'Intérieur avait en effet concédé aux parents en situation irrégulière un délai avant la mise en œuvre effective des mesures de reconduite à la frontière prises à leur encontre, afin de permettre à leurs enfants de terminer leur année de scolarité en cours. Cette tolérance exceptionnelle des autorités a cessé avec la fin  de la scolarité des enfants, et les mesures redevenaient exécutoires. C'est dans ce contexte que les parents d'élèves prirent conscience de la situation dans laquelle certains des camarades de leurs enfants se trouvaient et décidèrent, par leur soutien, de faire échec à ces mesures. Leurs actions firent l'objet d'une telle résonance médiatique que le gouvernement fut obligé de reculer et d'engager des négociations.

 

Les étapes de la construction d'un droit international de l'enfant (Chloé Maurel)

Depuis sa création, l'Organisation des Nations Unies (ONU) encourage et coordonne des actions en faveur des droits de l'enfant. Dans la continuité de la déclaration de Genève sur les droits de l'enfant adoptée en 1924 par la Société des Nations (SDN), l'ONU a ainsi proclamé en 1959 une « Déclaration des droits de l'enfant », véritable reconnaissance internationale des droits de l'enfant. Cependant, ce texte, n'ayant aucune force contraignante pour les États, s'est rapidement révélé n'être qu'une simple déclaration d'intention. En revanche, la « Convention internationale relative aux droits de l'enfant » (CIDE), adoptée en 1989, a eu un poids plus important : première convention internationale considérant l'enfant comme sujet de droit à part entière, elle a permis la mise en place d'un « Comité sur les droits de l'enfant » aux fins de contrôler son respect par les États signataires. L'ONU et ses agences ont également lancé nombre d'opérations de communication destinées à provoquer des prises de conscience de l'opinion internationale : « Année internationale de l'enfant »(1979), « Sommet mondial de l'enfance »(1990), « Parlement mondial des enfants »(1999), « Assemblée générale des enfants », « Forum des enfants » (2002). Mais quelle efficacité réelle ont eue ces actions ? La non-ratification de la CIDE par les États-Unis, ses violations quotidiennes par de nombreux États signataires, les faibles échos obtenus par les campagnes des Nations Unies dans l'opinion mondiale, laissent s'interroger.

 

 

L'ENFANT DANS LA CRISE

 

Réflexion sur la situation de l'enfant dans le génocide : entretien avec Aurélia Kalisky (Sarah Galer)

Co-auteur avec Catherine Coquio du livre L'enfant et le génocide, Témoignages sur l'enfance pendant la Shoah(Laffont, novembre 2007), Aurélia Kalisky est doctorante en littérature comparée à Paris et à Berlin et vice-présidente de l'association internationale de recherche sur les crimes contre l'humanité et les génocides (AIRCRIGE). Chantiers Politiquesa voulu lui poser quelques questions sur cet ouvrage qui, à travers un recueil de témoignages, cherche à mieux comprendre la spécificité de l'enfant dans et face à la catastrophe génocidaire.

 

La culture de guerre destinée aux enfants (1914-1918) : entretien avec Stéphane Audoin-Rouzeau (Annaïg Lefeuvre)

Dans La guerre des enfants. 1914-1918(2004, 2nde édition), Stéphane Audoin-Rouzeau, historien du fait guerrier, observe la manière dont l'enfant des années 14-18 est intégré au processus de guerre. Les cahiers d'écoliers deviennent hymne à la patrie et vertu du devoir, aux jouets d'enfants se substituent des jouets de guerre, l'Église prône la nécessité de l'engagement, les livres et revues pour enfants se convertissent en instruments de propagande ; toute une production, destinée à l'enfant, pour qu'il fasse la guerre, à sa mesure. La figure de « l'enfant-héros » naît de cette culture de guerre, dont Stéphane Audoin-Rouzeau explique ici les mécanismes. Et de manière plus générale, l'historien analyse ce que l'intégration de l'enfant dans la guerre dit de la guerre elle-même.

 

 

PRENDRE EN CHARGE L'ENFANT

 

Le systèmeWaldorf-Steiner : une utopie éducative à l'épreuve du réel ? Entretien avec Jacques Dallé (Cécile Lavergne)

Jacques Dallé est depuis neuf ans délégué général de la Fédération des écoles Steiner-Waldorf en France qui propose dans une vingtaine d'établissements de taille variable une pédagogie « alternative ». À l'image d'autres modèles expérimentaux en matière pédagogique, comme les écoles Freinet ou Montessori, les écoles Steiner-Waldorf mettent en pratique une conception originale de la place de l'enfant, de sa prise en charge dans le système éducatif. Ces écoles cherchent en particulier à équilibrer les matières intellectuelles avec les matières artistiques et manuelles en suivant l'évolution de l'enfant. Leur pédagogie s'ancre dans la philosophie de Rudolf Steiner (1861-1925) fondateur en 1913 du mouvement anthroposophique1. Parler d'utopie éducative n'est pas un simple effet rhétorique, car si l'utopie a bien pour fonction une « ouverture au possible » par la construction fictionnelle d'une réalité idéale, il est certain que le système Steiner-Waldorf offre des perspectives riches pour repenser l'épanouissement de l'enfant et son devenir d'adulte au-delà des impasses que peut rencontrer l'Éducation nationale et avec elle le modèle républicain. Or, l'existence, la reconnaissance et l'insertion des écoles Steiner dans le paysage éducatif français ne vont pas sans difficultés : des problèmes de visibilité, de financements, rendent le développement de ces établissements parfois complexes.

 

L'alimentation des jeunes enfants : un enjeu de pouvoir ? Entretien avec Séverine Gojard (Cécile Ondoa Abeng)

L'élaboration des normes de prescriptions alimentaires à destination des jeunes enfants est marquée principalement par deux aspects : la revendication de scientificité à partir du xixe siècle après les découvertes de Pasteur, et le fait qu'elles ont souvent été formulées en contradiction les unes avec les autres. Dès lors, c'est au croisement de ces deux tendances que se mettent en place des discours, souvent concurrents, sur la meilleure manière de nourrir les petits enfants, et qui relèvent d'une certaine vision du rôle de la famille, de l'éducation et de la société dans le développement de l'enfant. Celui-ci, dès son plus jeune âge, se trouve ainsi au centre de problématiques mettant en jeu la capacité des femmes à être de bonnes mères, et à élever des enfants qui deviendront des esprits sains dans des corps sains. Partant principalement du point de vue des mères, nous avons donc voulu interroger Séverine Gojard, sociologue spécialiste des questions d'alimentation infantile et ayant mené plusieurs enquêtes de terrain auprès de femmes ayant des enfants, sur les enjeux qui traversent aujourd'hui l'élaboration des normes de prescriptions alimentaires à destination des jeunes enfants, et qui semblent converger vers une moralisation croissante des comportements intimes.

 

Adoption internationale, solidarité humanitaire, fondation d'une famille (Sandrine Dekens)

Il paraît aujourd'hui nécessaire de dépasser les points de vue « pour » ou « contre » l'adoption internationale, pour sortir de l'idéologie constituée sur des questions de principes. Les premiers prônent une large généralisation de cette pratique et son moindre encadrement par les États1, et les seconds contestent toute filiation qui ne soit pas issue d'une relation biologique2. En tant que psychologue clinicienne amenée à soutenir des parents adoptants et des enfants adoptés, je propose une approche pragmatique du dispositif existant et des pratiques qui en découlent. En effet, la légitimité des motivations en faveur de l'adoption ne doit pas pour autant brimer notre capacité critique, et ce dans une perspective réformatrice, d'un dispositif qui présente des failles susceptibles de produire des désordres, en particulier psychologiques

 

 

Y-A-T-IL UNE CULTURE ENFANTINE ?

 

Les Miasmes de l'exclusion : les jeux de contamination dans les cultures enfantines (Olivier Morin)

J'avais travaillé toute la semaine dans une école maternelle du Tarn, où je faisais passer aux enfants une expérience sur la transmission culturelle. Ce que j'appelle « une expérience sur la transmission culturelle » ressemble en fait à un jeu de cubes fastidieux, conclu par une devinette pas drôle, le tout agrémenté par la présence de « Smarties ». C'était au tour des Petits de passer l'expérience, ce que je leur faisais faire sans grand enthousiasme, les Moyens et les Grands ayant déjà démoli mes prédictions. La fin de la session approchait : les deux Petits que je fis entrer seraient probablement les derniers.

 

La fabrique des genres à travers le jouet (Mona Zegaï)

 Le jouet occupe une place prépondérante dans la vie des enfants etleur apprentissage des rôles en société dès le plus jeune âge. Objetde consommation de masse et élément essentiel de la socialisationprimaire, son impact global sur des adultes en devenir ne peut êtrenégligé. À partir de cet objet particulier, nous tenterons de cerner,dans cet article, le rôle du jouet et de son univers dans la fabricationdes genres masculin et féminin. Notre objectif sera d'une partde restituer les logiques sociales à l'œuvre dans la construction desidentités de genre au travers des catalogues de jouets, et d'autre partde confronter ces logiques aux pratiques des enfants et des parents.

 

Le théâtre pour les jeunes publics : à la recherche de l'enfant spectateur (Sibylle Lesourd)

L'émergence d'un théâtre pour la jeunesse n'est envisageable que dans une société où l'enfant a un statut particulier, est pris en compte sérieusement sur le terrain psychologique, ou idéologique : y a-t-il aujourd'hui en Europe une culture théâtrale destinée à l'enfance ?

 

De l'enfant a-culturel à la culture enfantine : quelle expérience du politique ? (Sébastien Pesce)

L'émergence de la notion de « cultures enfantines » a été très lente, mais elle peut nous aider aujourd'hui à jeter un regard neuf sur un idéal éducatif longtemps porté par les pédagogues : transformer la classe en un espace politique, et dépasser la seule fonction de transmission du savoir assurée par l'école, pour en faire un lieu de construction de la citoyenneté.

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